| La
sculpture de Titre fort. Le littéraire se joint
au psychologique. On croirait à une pièce
du théâtre symboIiste. Si l'on voulait
faire "théorique", comme notre école
récente d'esthéticiens de Barthes a Damisch,
Lebensztejn ou Didi-Huberman, d'entrée il faudrait
écrire "l'en-pris".
Littérature des affects ou théorie des
signes, la réflexion sur Gérard Bignolais
ouvre sur des possibles textuels qui tiennent moins
à la propension contemporaine de commenter, de
nourrir la pauvreté plastique par le "gris
des mots" autour, que d'une caractéristique
que j'ai souvent signalée : cette uvre
est liée au langage, possède une langue
interne repérable par son vocabulaire et sa grammaire,
ses articulations et ses tournures, sa rhétorique...
Classable parmi les sculpteurs réalistes et/ou
expressionnistes, Gérard
Bignolais utilise les figures du corps pour exprimer
divers états de sa pensée sur la société
et sur l'homme. Calquant les formes sur des modèles
choisis - et quelquefois l'ayant choisi - il produit
des figures lisibles, venant vers nous en même
temps que nous nous tendons vers cette conversation
suggérée.
Il répugne aux sculpteurs, aux artistes en général,
d'être pris en flagrant délit de parole.
L'art, n'est-ce pas, concernerait l'indicible. Mais
un autre point de vue est défendable : l'art
formule ce que le consensus langagier n'ose pas. L'incompréhensible
oblige au préhensible.
Prise
de pouvoir, prise de contrôle, prise de guerre,
voilà les emprises, des en-pire, qui tiennent
du mépris. Ce mépris de l'homme pour l'homme,
du maître sur les déshérités,
du gouvernant pour les citoyens, du décideur
sur les travailleurs, nous le connaissons et en faisons
chaque jour la sombre expérience. Il faut donc
bien du courage, bien de la ténacité,
pour s'aventurer vers la prise de conscience, la prise
à témoin, la prise de parole, la prise
à partie...
Interpeller les puissants, les juges et les mandarins.
Introduire le doute dans une société de
droit. Retourner les paillassons. Cette voie est aussi
offerte, rien moins que facile.
L'abord
de l'uvre de Gérard Bignolais est rude.
Les figures sont tronquées, tordues, brûlées,
à la limite de la corruption et de la destruction.
Ce qui prouve que l'artiste a reconnu la voix terrible
de la douleur et du malheur, qu'il ne refuse pas de
la restituer avec toute sa supplication et dans toute
sa mélancolie.
Ce
retournement de nos conditions terrassées est
souvent mal compris. L'amateur se détourne. Même
des artistes n'ont pas voulu de ce sculpteur. Les censures
ont été nombreuses.
Se prononçant sur les grands thèmes, la
honte de l'exploitation, le silence de la vieillesse,
l'inconnue de la femme, l'effroi des hécatombes...
Gérard Bignolais n'utilise que les principes
de la sculpture : des formes dans l'espace, des gestes
amorcés, des surfaces marquées. La prise
d'empreinte, comme chez Rodin, fournit des termes manipulables.
C'est
par-là que s'assure l'emprise. Mettre
du corps vrai dans l'abstraction d'une uvre
- car toute l'uvre figurative est le résultat
d'abstractions qui opèrent du projet à
l'objet final - revient à
mettre le dedans dehors, à resensibiliser
les regards froids, à affecter la connaissance
d'un supplément d'émotion.
La conjugaison d'une plénitude et d'une torsion,
d'un élan et d'une coupure, d'une beauté
et d'une cruauté, convie à une observation
multiple qui va de l'allure générale au
détail incongru. Là encore, les règles
de la sculpture classique se plient à un usage
contemporain plus narratif, laïc et humaniste.
A leur tour les figures constituées deviennent
membres de regroupements, malgré leurs arrêts
et leurs blessures elles s'unissent en des corps sociaux
plus vastes. Combien d' "infirmeries de campagne",
d'"hôpitaux",
de "maternités",
d'"hospices" ont été les Bourgeois
de Calais de Gérard Bignolais !
Cet aller-retour du tout au détail, du grain
vrai au discours de groupe, ne fixe plus une position
contemplative. La spirale des signes élargit
le champ d'interprétation, ce que n'ont pas manqué
de constater les photographes ou cinéastes (et
vîdéastes) capturés par cette uvre.
De Gérard Bignolais, premier photographe de ses
sculptures, à Sabine Weiss, experte en vision
réaliste-politique, pour qui ambiance et description
ne s'opposent nullement, on peut comprendre que la prise
de vue ait été excitée par ces
articulations visibles du punctum à l'ensemble.
L'emprise de vue est la partie développée
par l'emprise d'empreinte, dans un dispositif discursif
qui se déploie par vagues.
| Raymond
Perrot, mars 1992 |
|
 |
voir
la Bibliographie des textes de R. Perrot sur G. Bignolais:
|