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Hideusement ouvert (sic) ! Lettre du 19 mars 1980 de Monsieur Louis Leygue, académicien, à Gérard Bignolais

Gérard BIGNOLAIS
6, Impasse de l'Epine, 92160 ANTONY
à Monsieur Louis LEYGUE
6, rue du Docteur Blanche, 750l6 – PARIS

Antony, le 21 Juillet 1980

Monsieur,
Je ne reçois que maintenant votre courrier du 19 mars, une lettre gonflée d'intolérance, de suffisance, de conservatisme navrants, une lettre qui veut justifier la censure dont mon travail a fait l'objet à Formes Humaines 1980.
En fait, une lettre qui vous dépeint comme un homme dépassé, replié sur lui-même, gêné par les créateurs, un homme qui n'a plus rien à nous apprendre.
Mais à chacun son âge et ses références. Et si vous "m'en voulez", moi je vous plains pour la peur qu'au fond vous trahissez de vos insuffisances, ceci par vos dissertations sur la frivolité du public, sur le vrai et le faux, les hommes de métier et les fraudeurs.
Laissez-nous donc, nous "dont le nombre ne fera que croître", être des artistes concernés par leur époque et nous exprimer dans et pour notre époque, ce à quoi vous avez renoncé.
Vous êtes pourtant l'auteur d'un monument au Prisonnier politique inconnu ? A qui vous adressiez-vous ?
Et bien franchement, ou votre lettre est une erreur ou cette œuvre est une escroquerie. Puisque l'homme conscient de la nécessité d'un combat idéologique et culturel ne se marchande pas.
Sans doute cherchez-vous à produire du "beau de bon goût" ? Cela est votre affaire.
En revanche, vous n'empêcherez pas un homme d'être couché dans un lit (le fainéant !), mutilé des membres inférieurs (le pauvre !), avec un sexe comme ça ! (le salaud) et des bouteilles vides cachées sous son matelas (l'ivrogne !), et d'être prompt, tout comme moi, vous faire un bras d'honneur.
G. BIGNOLAIS

Copie : Secrétariat de Formes Humaines

Cher Monsieur,
J'aurais préféré, je vous l'assure, vous écrire Cher amis ou encore cher confrère (ce qui implique une grande différence). Mais là, c'est impossible et par votre faute
Il y a tous les confrères, les bons, les moins bons, les excellents peut-être, vous êtes justement de ceux qui font que l’on ne sait plus (ou, mais pas moi, j'en prends le risque), que l'on ne sait plus faire la discrimination.
Pourquoi bon ? pourquoi mauvais ? Encore ce combat à tâtons, toutes lumières éteintes, se situe-t-il entre des murs que je croyais solides et clos : le champ de la sculpture. Et il est vaste.
Mais pas assez paraît-il. C'est ici vraiment que se situe votre cas et celui d'autres personnes comme vous, dont le nombre ne fera que croître.
Reprenons les choses par leur base (mais je vous préviens que je n'irai pas loin).
Qu'est ce que la peinture ? Réponse que donne le XXe siècle : de la pâte colorée étalée sur une surface. La toile, dans les ventes a plus de valeur, donc on étale la couleur sur des "toiles". Et en avant le "n’importe quoi".
Qu'est-ce que la sculpture ? Réponse du XXe siècle, au moins pour sa deuxième moitié : une "création à trois dimensions", quelque chose qu'on peut toucher, qui est là (hélas !) et que, de déchéance en déchéance, déviation en ersatz, on fait le plus encombrante possible.e plus inattendue en tout cas. Alors voyez (si vous le voulez, moi je ne regarde plus jamais) les "expositions" dans les jardins publics, sur les marches des palais, sur la place de la Concorde, dans Notre-Dame, à L'Elysée si personne ne s'y oppose.
Les années passant, la surprise est passée, l'écœurement a fait place à l'indifférence (on pourrait faire une large digression sur l'action véhémente des syndicats qui revendiquent des droits à l'existence pour quelque chose qu'on aura tué, et qui par conséquent n'existe plus, sinon pour faire fonctionner certains services administratifs). Pas de digression donc.
D'autres gens que moi s'en sont aperçu;

très précieuse.
Ne pas comprendre cela, ou l’ayant compris, avoir préféré l'astuce à la vraie difficulté, c’est prendre toutes les apparences du fraudeur toujours si sympathique, dont le public raffole, mème quand il est dupé ! Et pour le public d’aujourd’hui, la sculpture étant devenue une curiosité sans lendemain, après tout pourquoi se gêner ? Mais si Monsieur, gênez vous un peu pour nous ! Vous en êtes probablement capable. Et c'est dans cet espoir que je vous salue, sans me référer aux articles de nos statuts de base.
LOUIS LEYGUE

de cet état lamentable des choses. Dont vous, précisément.
Et vous amorcez un redressement. Un nouveau figuratif, un retour au vu, ou plutôt au constaté.
Pour beaucoup (ou seulement quelques-uns uns pour l'instant) de gens de votre âge, ce retour au réel, au vécu, au constaté, c'est, au lieu de "littérature", le rapport de gendarmerie. Le mot à mot, Et l'on voit revenir en bonne place les Falguière, les Barrias, les Gérôme des années 1860-1880 (+ ou -).
A cela près qu’une nouveauté a surgi : un certain scandale. Ici, un sexe d'homme en érection, là celui d'une femme hideusement ouvert, ailleurs de seins moulés sur nature (le poids du plâtre a dégradé ce qui avait encore quelqu'apparence)
Et nous y voici : le moulage sur nature ! Une trouvaille ! On ne fait pas mieux dans l'imitatif.

Dans le vrai, qui permet "d’expliciter le vécu quotidien
à son niveau du moi, du ça, du surmoi etc". Eh bien ce vrai, par un paradoxe visqueux et insaisissable, ce vrai est faux.
Je vous en veux, Monsieur, non par jalousie de vos capacités de mouleur, mais parce que vous ne forcez à prendre la position du Père noble, du Justicier, du représentant du Droit, de la Vertu, de la Logique, du bon sens et de bien d'autres choses, toutes celles que vous voudrez.
L'avez-vous pensé? Certaines femmes portent en parure, la croix qui a été instrument de torture …
Il se peut que vos moulages de corps douloureusement meurtris par de nécessaires opérations, soient pour vous la révélation d'une souffrance qui vous est personnelle. Ce serait, croyez le, quelque chose que je respecterais infiniment.
Mais l’époque actuelle (qui pour vous et selon l’usage est forcément la meilleure), accorde à l'artiste le privilège d'exposer son propre cas, de faire de lui la vedette de dramatiques qui ne sont souvent que guignolades.
Sans élargir le débat sur le péril d'une telle attitude (qui risque fort d’être une décadence), et pour rester dans le domaine qui nous occupe, les hommes de métier, et j'entends les hommes sensibles, ne doivent pas confondre un corps humain mutilé avec un antique brisé, pas plus qu'ils ne doivent confondre le corps à corps terrible mais amical avec la matière, avec la pratique habile d’une technique, par ailleurs